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  • : DOMINIQUE DE VILLEPIN PRESIDENT EN 2007
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  • : Politique
  • : Dominique de Villepin possède des qualités de coeur qui pourrait faire de lui le principal rival de Sarkozy mais aussi un président hors pair. Balayons les clivages droite-gauche et intéressons nous au personnage. La France mérite un homme à sa mesure. Do
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Jeudi 8 décembre 2005

Villepin au banc d'essai

par Christophe Barbier, Eric Mandonnet



Sobre, collégial, concret... Depuis sa nomination, le nouvel hôte de Matignon tente d'offrir un visage adapté à la crise que traverse le pays. Sa méthode, ses idées, son poids politique font-ils vraiment de lui l'homme de la situation? Premières réponses


Après avoir lu La Mort de Virgile, Albert Einstein écrivit à son auteur, Hermann Broch, que l'ouvrage l'avait éclairé sur sa vocation scientifique: «J'ai fui le je et le nous pour le il du il y a.» Rapportant l'anecdote dans Le Requin et la mouette (Plon/Albin Michel), Dominique de Villepin songeait-il que, à Matignon, il échapperait à lui-même? Car un Villepin inédit, instinctif ou fabriqué, s'est présenté aux Français: économe de ses gestes, garrottant toute grandiloquence, sourire radieux mais œil sans incendie. Scientifique et même technicien, mue accomplie, Villepin côté raison s'est affiché mercredi 8 juin, à l'Assemblée nationale, pour son discours de politique générale. «Le Narrateur monte aux remparts. Et le vent avec lui», écrivit Saint-John Perse, poète diplomate. Villepin a laissé au vestiaire son souffle légendaire et vante le pragmatisme. Changement de poète: ce fut le Francis Ponge du Parti pris des choses.

Qu'il ne se paie plus de mots est une bonne nouvelle. Que le lyrisme le cède à l'empirisme est sage. Mais la justesse d'un style ne fait pas la réussite d'une politique, et que Villepin ait abandonné sa panoplie de d'Artagnan ne l'érige pas en Richelieu. Le mécano Villepin peut-il «remettre la France en marche», comme il en a affirmé la volonté à l'Assemblée? «Il faut, avant de prendre toute décision, se poser la question: est-ce que c'est bon pour l'emploi?» lança Jacques Chirac au premier soir de sa présidence, le 7 mai 1995. Dix ans plus tard, beaucoup a été fait, tout a coûté cher, rien n'a réussi. Villepin peut-il être un Sisyphe victorieux? Est-il seulement capable, au-delà d'une première décade réussie, d'être Premier ministre? A-t-il l'autorité et la lucidité nécessaires? Peut-il agir dans une période si difficile? Le Villepin nouveau est arrivé, qui n'enivre pas. Que vaut-il?

Est-il adapté à l'époque?
Habité par le couple décadence/sursaut, fasciné par «le soleil noir de la mélancolie» qu'alluma Gérard de Nerval, Dominique de Villepin considère la gravité de la situation comme un atout. Pendant la campagne référendaire, il prenait des accents churchilliens pour prévenir des effets du non: «Il nous faudrait remonter la pente, ce serait un chemin plus long, plus dur, plus solitaire.» Une voie royale pour qui se cherche un destin. «Je me présente devant vous à un moment exceptionnel de l'Histoire», lança le Premier ministre dès sa deuxième phrase devant les députés.
De fait, jamais un nouveau chef de gouvernement ne présenta son programme dans de telles conditions. Seul Pierre Bérégovoy, en 1992, arriva après une défaite, mais que pèsent des élections locales perdues face à 54,67% de non dans un référendum? Pour Matignon, «tout est à reconstruire». Sur la politique intérieure, la construction européenne ou la mondialisation, une même expression revient: «en miettes». «Le pays pleure tout le temps et ne sait pas pourquoi, relève un ministre chiraquien. Prononcer un discours de politique générale après une défaite qui apparaît comme une dépression collective, ce n'est pas comme le faire au lendemain d'une présidentielle gagnée.»

Pierre Méhaignerie illustre ce syndrome des semailles dans les ruines: «Impossible d'aller trop loin sur le Code du travail, hors d'une élection présidentielle.» Un proche de Villepin balaie l'argument: «Les sarkozystes osent nous dire: “Attendez 2007.'' Trop facile. La France ne peut pas rester en jachère.» Malgré ses efforts pour persuader le peuple qu'une ère commence, le Premier ministre ne peut masquer que l'ambiance est à la fin de règne. Lors des trois derniers mandats présidentiels, les ultimes mois furent faussés par des cohabitations; Valéry Giscard d'Estaing, lui, termina le sien dans l'élan des législatives et des européennes gagnées en 1978 et 1979. Le décès de Georges Pompidou et la démission du général de Gaulle évitèrent au pays une trop longue déliquescence de l'exécutif. Dominique de Villepin est donc confronté à une situation inédite, où l'affaiblissement du chef de l'Etat s'enchâsse dans l'épuisement du système politique, où le discrédit présidentiel est au cœur de la crise de régime. De la gravité de la situation, il attend un ressaisissement national, alors que tous les signes indiquent la déprime ou la colère. S'il croit que l'époque va le favoriser, le Premier ministre se trompe.

Son nouveau style est-il le bon?

Achoisir la sobriété grave plutôt que l'emphase messianique, il en est sans doute conscient. Une fois, déjà, Villepin a remisé le panache parce que l'heure était grave: c'était à la tribune de l'ONU, en février 2003; ce fut, pour les Français, l'acte de naissance d'un vrai politique. Quoi de commun avec son «appel du 8 juin»? «Une même capacité à sentir le corps social dont il a la responsabilité, assure la «plume» du Premier ministre, Bruno Le Maire. Hier, c'était sentir instinctivement toutes les aspirations des peuples du monde face à une affirmation de la force militaire; aujourd'hui, c'est comprendre les attentes du peuple français.»

Si ce changement de style est un artifice de communication, le Villepin ébouriffé aura vite raison du sage brushing de ces derniers jours. Mais les proches du Premier ministre considèrent que son naturel est dans ce calme: c'est avant, «tel un cuirassé dans un étang», qu'il n'était pas lui-même, étouffant dans des postes trop étroits, qui bridaient son appétit d'action globale. «Matignon est à sa dimension, résume son porte-parole, Jean-François Copé. Il fonctionne très bien dans le commandement.» «Il est zen», témoigne un autre ministre.

Le style, c'est aussi le rythme. Puisqu'il y a urgence, Villepin est pressé. Le dimanche 5 juin, à 18 h 30, est convoqué le premier séminaire gouvernemental, suivi d'un dîner: tout le monde est rentré chez soi à 21 heures. Le discours de politique générale a duré 55 minutes. «Il n'y avait pas une phrase de trop», note l'un de ses collaborateurs. Le «découpage séquentiel» de la première semaine participe de cette même stratégie du tempo: «Il y eut quatre temps, explique un ministre du sérail. La constitution de l'équipe; le week-end pour la réflexion, achevé par le séminaire; la “purge'' du lundi, avec le défilé des syndicats; le cadrage politique du mardi, avec le petit déjeuner des ténors de l'UMP et la séance au groupe parlementaire.»

Entre vitesse et violence, la frontière est étroite. «J'ai besoin de vous», lance-t-il aux députés, qu'il va «violer» en procédant par ordonnances… Villepin doit encore prouver sa capacité à animer une équipe dans la durée, à faire vivre la collégialité, à écouter et surtout à entendre. Déjà, face à l'opinion, le hussard se veut chirurgien, lâche le sabre pour le bistouri. «Dans une situation aussi complexe, on ne peut pas arriver en tapant sur la table et en expliquant: “Voici ma grande vision! '' décrypte un proche. Il s'agit plutôt, fil après fil, de recoudre les blessures de la société.» Cela serait-il l'essence du villepinisme? Cet inconditionnel de l'Empire serait-il converti à l'empirisme?

Le «villepinisme» existe-t-il?

«En le voyant écouter Bernard Thibault, avec ses airs de cocker triste, expliquer les refus de la CGT, je l'ai trouvé philosophe», témoigne un ministre. Mais de quelle école? Grand manieur de phrases, Dominique de Villepin n'est pas un jongleur de concepts, et son «gaullo-bonapartisme» esthétique masque un flou, ou un vide, idéologique. Et un mystère: jusqu'où est-il libéral? Il s'est mis à suivre de plus près les dossiers économiques et sociaux quand Jean-Pierre Denis, chargé de ces secteurs, quitta l'Elysée en 1997, remplacé par Jean-François Cirelli, avec qui Villepin ne s'entendait pas bien. Il avait déjà contré une offensive libérale de Denis pendant la campagne électorale consécutive à la dissolution. «Le libéral répugne souvent à commander», glisse-t-il dans Les Cent-Jours (Perrin). «Attention, tempère Bercy, Villepin a aussi compris qu'il fallait rééquilibrer le tout-social du plan Borloo par l'assouplissement libéral du contrat de travail. Et il l'a fait.»

C'est chez Napoléon, mais le n° 3, que le villepinisme se cache peut-être. L'empereur libéral, celui des banques, fut aussi l'auteur de De l'extinction du paupérisme et le thuriféraire de l'action publique, des «grandes infrastructures». Villepin est de même, son discours le prouve, dans cette addition. Deux décisions majeures, la fin de la baisse de l'impôt sur le revenu (peu libérale) et le gel des dépenses publiques (peu étatiste), le montrent. Il est l'homme du et-et, qui érige l'Etat en acteur majeur du système, en grand régulateur du précaire équilibre social-libéral. Ainsi, plutôt que de réduire les allocations pour inciter les chômeurs à accepter un emploi - remède libéral - ou de hausser le Smic pour rendre les postes alléchants - avancée sociale - il demande à l'Etat de verser une prime de retour au travail… payée par les contribuables. «Peu importe, plaide Copé. Celui qui retrouve un emploi cotise, consomme, épargne. Nos idées ne coûtent de l'argent que si elles fonctionnent.»

Les idées de Villepin poussent aussi sur un terreau rousseauiste - une rupture avec ses prédécesseurs de droite, presque tous tocquevilliens. «Rousseau disait: "Partout en France on est libre, et partout on est dans les chaînes", explique Le Maire. Partout, en France, il y a de l'emploi et des jeunes au chômage.» Autre idée de Jean-Jacques chère à Villepin: «Chaque homme porte en lui les capacités de s'améliorer.»

Aura-t-il assez d'autorité politique?

Si Napoléon est un mentor efficient en politique, Rousseau semble moins idoine: à l'UMP, le contrat social règne moins que la loi de la jungle. Quand le groupe parlementaire se réunit à la veille du discours de politique générale, l'accueil réservé au Premier ministre est mitigé. «Le strict minimum, à la limite de la politesse», remarque un présent. «On a écouté les députés revendiquer, raconte Copé, et je regardais le Premier ministre en souriant. Je le voyais cocher des cases: tout ce qu'ils réclamaient était déjà dans son texte, mais il n'a rien dit et a joué l'écoute, modeste.» Plus de 100 députés, emmenés par Pierre Méhaignerie, se retrouvent le lendemain matin, à quelques heures du discours, et conviennent de délibérer, pendant que la gauche répondra au chef du gouvernement, afin de déterminer leur vote. En entendant Villepin, ils annulent cette réunion et votent la confiance comme un seul homme. Mais elle ne fut pas spontanée. L'autorité de Dominique de Villepin sur la droite est donc encore à construire. «Elle viendra du résultat», avance son entourage.

En attendant, Sarkozy recrute. Quand un ami faisait observer à Jacques Chirac qu'il y avait trop de ministres dans le gouvernement Raffarin, le président répondait: «Mais sinon, qu'est-ce qu'on va en faire?» La réponse est toute trouvée: des sarkozystes… Si François Fillon a été le plus explicite, lançant une idée qui fera florès à droite en cas d'échec de Villepin - le changement, ce n'est pas un nouveau Premier ministre en 2005, mais un nouveau président en 2007 - la plupart des victimes du remaniement ont reçu un coup de fil le jour même: le ministre de l'Intérieur leur fit remarquer que lui avait tout fait pour défendre ses amis et leur suggérait de l'inviter chez eux pour un déplacement. «Les déçus du gouvernement, cette fois, c'est autre chose que les “juppettes”», prévient un fidèle de Chirac. Même le président du groupe UMP à l'Assemblée, Bernard Accoyer, n'en finit pas de ruminer sa déception d'avoir été «oublié» lors de la formation du gouvernement, alors qu'il assure avoir reçu des assurances du chef de l'Etat. Le contrôle des députés UMP reste un enjeu essentiel de la bataille entre chiraquiens et sarkozystes. Le pari politique de Villepin vise, au mieux, à créer des bataillons villepinistes, en tout cas, à éviter l'hémorragie.

Il le forcera bientôt à montrer son autorité sur Sarkozy lui-même. Que, à peine nommé, celui-ci ait évoqué à haute voix son départ et répété qu'il avait accepté ce ministère pour se protéger des attaques, sans s'attirer de remontrance - d'autres furent «démissionnés» pour moins que cela - laisse perplexe. Certes, comme il l'a revendiqué le 11 juin, Nicolas Sarkozy estime avoir donné son écot à l' «unité» et attend, en retour, de pouvoir préserver sa «liberté». Mais l'atmosphère n'est pas apaisée. «Il faut mesurer son verbe», commenta un ministre chiraquien après le déplacement du ministre de l'Intérieur à Perpignan, le 3 juin. «On n'est plus en 2002, la priorité, c'est le chômage, pas l'insécurité», lança un autre à Brice Hortefeux, ministre sarkozyste.

Dominer la majorité et appliquer le plan pour l'emploi exige des comportements contraires. La première tâche réclame de la fermeté; la seconde de la souplesse. Le Villepin d'hier et celui d'aujourd'hui pourront-ils cohabiter ?
Post-scriptum
C'est dans l'après-midi du 7 juin, donc durant les dernières heures de rédaction de sa «DPG», sa déclaration de politique générale, que Dominique de Villepin a accepté de stopper la baisse de l'impôt sur le revenu.


Sources : L'EXPRESS
par Adriana EVANGELIZT publié dans : VILLEPIN ET LA POLITIQUE
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