VILLEPIN DANS LE CERCLE DE CONFIANCE - 2ème partie -

Publié le par Adriana EVANGELIZT

VILLEPIN DANS LE CERCLE DE CONFIANCE

2ème partie

Xavier Galouzeau de Villepin, le père, est un de ces industriels grands-bourgeois qui représentent la firme Pont-à-Mousson à l'étranger. Un directeur, sans part dans le capital de son entreprise. Un industriel passionné d'art et d'histoire. Avant de partir poursuivre sa carrière à l'étranger, il a épousé une fille d'industriels de Limoges, une de ces familles catholiques dont le patriarche a combattu dans l'enfer de Verdun et qui affiche dans sa maison sa fidélité à la patrie et au Christ.

Le couple vit donc hors de France, avec ses quatre enfants. Eric, l'aîné, Dominique ­ né le 14 novembre 1953 alors que toute la famille était au Maroc­, Patrick et Véronique. Les adolescents apprennent très tôt les langues étrangères. Ils sont cultivés. Le soir, le père teste avec humour et libéralisme les savoirs de chacun. Les enfants doivent répondre tour à tour par un court récit de la bataille d'Austerlitz, un épisode de la vie d'Henri de Monfreid, quelques vers de Lamartine, des citations de Pierre Loti. Et voilà que surgit devant leurs yeux cette France épique et romanesque dont ils ne voient les paysages qu'une fois l'an, le temps de grandes vacances dans la Nièvre ou le Limousin, au sein d'une flopée de cousins germains. Jamais, au grand jamais, la conversation ne roule sur l'argent.

Evidemment, cette famille-là est d'une grande séduction. Tout y paraît aisé. Les adolescents, lorsqu'ils vont jouer au tennis, promènent leur allure haute et élégante à la Gatsby. Dominique, à 17 ans, a la beauté du diable. Seulement Eric, son aîné d'un an et quelques mois, est fragile. Malade. Atteint d'une épilepsie qui l'oblige à un traitement médicamenteux permanent et lui fait prendre du retard dans sa scolarité. Dominique, qui a quitté la famille deux ans durant pour aller en pension, à Toulouse, passer deux baccalauréats (l'un scientifique puis l'autre littéraire) repart aux Etats-Unis aider les révisions de son frère, moins avancé que lui. Le cadet épaule le grand frère, dans un renversement des hiérarchies de l'âge dont chacun est bien conscient.

"C'est toi qui seras l'aîné" , a glissé Eric à ce répétiteur d'un an et demi de moins que lui. Qui sait les visages que peut prendre une alliance fraternelle ? Eric est en tout cas bachelier. Ils partent ensemble en stop dans cette Europe du Nord qu'ils connaissent mal mais qui, au cœur des années 1970, offre sa nature préservée et son modèle social unique. Au retour, Eric s'est inscrit en droit, Dominique est en lettres à Nanterre et prépare Sciences-Po. Un week-end, en Bretagne, ils partent ensemble en bateau. La mer est mauvaise, il fait froid. Le voilier rentre tant bien que mal, en tirant des bords. Les deux frères rejoignent la terre, glacés. Eric prend un bain chaud. Et meurt soudain d'un malaise cardiaque. Laissant définitivement son "droit d'aînesse" à Dominique qui en fera le titre, bien plus tard, de son deuxième recueil de poésie.

Voilà donc désormais le héros de notre histoire, seul, à Paris. Le reste de la famille est restée à l'étranger. Les cousins germains terminent le lycée. Et Dominique est entre deux milieux. Celui des exilés sud-américains qui, dans la capitale, bataillent à distance contre les dictatures qui ensanglantent leurs pays. Avec eux, il peut au moins parler cet espagnol qu'il affectionne et tâter de la politique dans ce qu'elle a de plus tragique. C'est l'univers qu'il aime, sans doute. Ce n'est pas celui auquel il succombe.

Car son autre pied est dans l'univers policé de l'administration française, à l'ENA. Il a réussi le concours en 1976. Avec Dominique et ses deux enfants suivants, Patrick et Véronique, son père touche en effet les dividendes de sa longue et solide préparation à un certain type de sélection à la française. Le père, inlassablement, a transmis son goût pour le service de cette France dont il vit éloigné. Il parfait maintenant les connaissances en culture générale de son fils. Xavier de Villepin se lève tôt le matin, fait sa gymnastique, puis écrit des fiches de lecture qu'il envoie à Dominique, à Paris. L'exercice aura des résultats probants : les trois enfants Villepin vont tous faire l'ENA. Patrick sortira à la Cour des comptes. Sylvie au tribunal administratif. "Ce sont eux qui ont fait comme moi" , sourit aujourd'hui Dominique, oubliant au passage que sa sœur est sortie la même année que lui.

Mais quelle famille française peut afficher une telle homogénéité dans les vocations ?

Dans la promotion Voltaire (1978-1980), celle de Dominique de Villepin, la politique a largement droit de cité. François Hollande est déjà dans les cercles deloristes. Ségolène Royal milite dans les réseaux de gauche, comme Michel Sapin. Renaud Donnedieu de Vabres n'a pas encore rejoint François Léotard. Dominique, lui, s'est inscrit au RPR en 1977, à l'issue de son service militaire à Djibouti. Jacques Chirac a fondé le parti un an plus tôt. Le jeune homme l'a croisé, sans vraiment lui être présenté, toutefois. La famille Villepin est liée à Micheline Chaban-Delmas, l'épouse de l'ancien premier ministre dont Jacques Chirac a tué les espoirs présidentiels en 1974. Mais Dominique n'a aucune envie d'épouser les querelles et les trahisons du passé. Le gaullisme de l'époque passe par Chirac ? Il n'a aucune raison de s'en tenir à distance.

A l'issue de l'ENA, il entre à la sous-direction d'Afrique centrale et orientale au ministère des affaires étrangères, dirigée par Marie-Claude Cabana. Les Cabana sont une vieille famille gaulliste et chiraquienne. C'est elle qui, en 1980, va le présenter à Jacques Chirac en bonne et due forme. Le maire de Paris pense déjà à la prochaine élection présidentielle de 1981. Il veut renforcer ses cercles de jeunes énarques qui lui fourniront les notes nécessaires à sa préparation de futur candidat. Dominique de Villepin fera partie du petit groupe de jeunes technocrates qui rédige des notes diplomatiques au président du RPR.

Ses engagements politiques sont connus de tous. Ils ne lui nuisent aucunement. C'est d'ailleurs un des traits constants de Dominique de Villepin que d'afficher son gaullisme tout en prenant soin de maintenir des relations avec ses pairs de gauche. Des relations amicales, intellectuelles, qui feront que les socialistes, une fois parvenus au pouvoir en 1981, ne bloqueront aucune de ses nominations.

Sources : LE MONDE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article